
Une matière fascinante née de l’uranium
L’ouraline est un verre dans lequel a été incorporé de l’uranium, plus précisément de l’oxyde d’uranium, ce qui lui confère cette teinte si particulière, oscillant entre le vert tendre et le jaune lumineux. Sous lumière ultraviolette, la matière révèle toute sa magie : elle devient fluorescente d’un vert éclatant presque irréel.
Son nom, apparu bien plus tard, provient probablement des monts Oural, où se trouvaient d’importants gisements d’uranium au XIXᵉ siècle. Le terme « ouraline » n’est pourtant jamais mentionné dans les catalogues d’époque : il s’agit d’une appellation moderne.
De par la présence d’uranium, l’ouraline est légèrement radioactive. Cependant, les taux sont extrêmement faibles et ne présentent aucun danger pour la santé dans un usage domestique ou de collection.
L’âge d’or industriel de l’ouraline
Le XIXᵉ siècle, porté par l’essor industriel et les innovations techniques, constitue l’âge d’or de l’ouraline. Son développement est notamment lié à Josef Riedel, verrier de Bohême dans les années 1830, qui perfectionne l’incorporation de sels d’uranium dans la pâte de verre.
Très rapidement, les grandes maisons verrières adoptent ce procédé. On retrouve des pièces en ouraline dans les productions de la cristallerie de Choisy-le-Roi, de Baccarat ou encore de Saint Louis. Services de table, carafes, verres, objets décoratifs : l’ouraline devient un matériau à la mode, symbole de modernité et d’innovation technique.
Pour autant, les catalogues de l’époque n’emploient jamais le terme « ouraline ». La couleur est décrite, parfois vantée, mais la présence d’uranium reste discrète, presque implicite.
L’ouraline et l’univers de l’absinthe
À la fin du XIXᵉ siècle, cette mode touche naturellement les objets liés à l’univers de l’absinthe. Et quoi de plus approprié qu’un verre vert lumineux pour sublimer la « fée verte » ?

Verres, carafes, pots à cuillères adoptent cette teinte singulière. Certaines carafes publicitaires, spécialité de la verrerie Legras, présentent des décors caractéristiques que l’on retrouve également sur des pièces en ouraline. Ces carafes, véritables porte-étendards des marques, trônaient sur les tables de bistrots, attirant le regard autant que la soif.
Il est toutefois difficile de retrouver des sources précises attestant explicitement de l’usage de l’ouraline pour les articles destinés aux limonadiers. Les archives restent lacunaires. Pourtant, les pièces existent et leur association avec l’absinthe ne relève pas du mythe.

Entre science, mystère et imaginaire
L’association entre l’absinthe et l’ouraline nourrit depuis longtemps un certain fantasme. D’un côté, une boisson enivrante, controversée et finalement interdite. De l’autre, un verre contenant de l’uranium, révélant sous lumière ultraviolette une fluorescence presque surnaturelle.
L’alchimie des deux incarne parfaitement l’esprit de la fin du XIXᵉ siècle : fascination pour le progrès scientifique, goût pour l’innovation industrielle, attrait pour l’étrange et le mystérieux.
L’ouraline entretient encore aujourd’hui ce mystère. Les catalogues du XIXᵉ siècle ne mentionnent jamais explicitement l’existence de verres, carafes ou pots à cuillères en ouraline… et pourtant, ces objets sont bien là, témoins silencieux d’une époque où la science, l’art et le commerce se mêlaient sans retenue.
Boire l’absinthe dans un verre en ouraline, c’est ainsi renouer avec une esthétique singulière : celle d’un monde oscillant entre modernité triomphante et poésie verte.
