
L’absinthe, comme de nombreuses boissons, a vu naître des verres dédiés dans le cadre de ce que l’on appelle l’art de la table.
Il convient toutefois de distinguer deux notions essentielles : le principe et l’usage.
Comme pour le vin — que l’on peut boire dans un verre ballon classique alors que chaque région viticole possède ses propres modèles — l’absinthe disposait de verres spécifiques… mais elle était, en pratique, le plus souvent consommée dans des verres génériques : mazagrans, verres à vin, verres de bistrot ou encore verres polyvalents de comptoir.
Les verres typiques pour l’absinthe
Les verres spécifiquement conçus pour l’absinthe apparaissent dans les catalogues de verrerie sous la rubrique « articles pour limonadiers ».
Ils se distinguent par deux caractéristiques principales :
- Une hauteur importante, permettant d’obtenir une boisson troublée d’environ 15 à 20 cl après dilution.
- Une dose intégrée, généralement comprise entre 2 et 3 cl.
Cette dose pouvait être matérialisée de différentes manières :
- un trait gravé,
- une forme bombée,
- un décor intégré dans le relief du verre.
Bien que certains modèles se ressemblent fortement, ils ne sont jamais parfaitement identiques. Les verres étant soufflés, de légères variations existent toujours — un détail qui fait le bonheur des collectionneurs.

Le cas emblématique du « Pontarlier »
Parmi les modèles les plus célèbres figure le verre dit « Pontarlier ».
Ce modèle apparaît notamment dans la célèbre chromolithographie réalisée par Charles Maire pour l’absinthe Pernod Fils.
Dans le catalogue des verreries Portieux, il est référencé comme :
« verre à absinthe culot tranché à ½ côtes plates »
Les collectionneurs l’ont rebaptisé « Pontarlier » en raison de la présence du Journal de Pontarlier sur l’affiche.
Ce modèle existe en plusieurs variantes :
- Pontarlier lisse
- Pontarlier à côtes taillées
- Pontarlier dit italien (forme plus évasée)

Pourquoi ne buvait-on pas toujours l’absinthe dans des verres dédiés ?
À la fin du XIXᵉ siècle, l’absinthe est la boisson alcoolisée la plus consommée en France. Elle est servie dans :
- cafés
- brasseries
- tripots
- débits de boissons
Si certains grands établissements parisiens pouvaient se permettre des verres spécialisés pour chaque alcool, la majorité des établissements utilisaient des verres polyvalents, solides et économiques.
Un mazagran pouvait ainsi servir à boire :
- de l’absinthe
- du vin
- du café
Les verres « chics » des grandes maisons étaient trop fragiles pour un usage quotidien intensif.
Les verres rares et les pièces d’exception
Le verre « Gaillard »
Parmi les ancêtres des verres à absinthe figurent les verres dits « Gaillard ».
Un dépôt d’invention retrouvé par Marie-Claude Delahaye à l’INPI, daté du 13 décembre 1856, mentionne un nouveau système de verre destiné au mélange de l’absinthe à l’eau, inventé par Charles Jean-Baptiste Gaillard.
Ces verres sont aujourd’hui extrêmement recherchés par les collectionneurs.

Les verres publicitaires
À la fin du XIXᵉ siècle, l’essor des techniques modernes d’impression permet aux distilleries de développer une publicité innovante.
Les verres publicitaires deviennent de véritables étendards de marque.
Un document de la distillerie Bailly précise par exemple :
- Une commande de 40 litres d’absinthe donnait droit à 12 verres publicitaires pour une première commande.
La maison Cusenier fut l’une des plus prolifiques en matière d’objets publicitaires.
Elle réalisa notamment un superbe verre représentant son icône, l’acteur Joseph François Dailly préparant son absinthe, grâce à la technique du verre dégagé à l’acide.
Nous sommes alors dans l’âge d’or de la publicité moderne, où la technique est mise au service de l’innovation.

Un vocabulaire de passionnés
Le monde des collectionneurs d’absinthe possède son propre lexique :
- Un verre torsadé peut s’appeler « tourne à droite »
- Un verre à dose simple peut être nommé lyonnais ou Nicolas
- Un verre type œuf peut être à frise grecque
- Un verre coupe peut être un Tarragone
Ce vocabulaire, qui peut sembler superflu aux néophytes, constitue en réalité un marqueur de connaissance et d’expertise.